Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

06 novembre 2007

Préface en Français des déclinaisons/catalogues, par Régine Detambel

medium_angle_bleu_pour_pochette.5.jpg

Préface par Régine Detambel

Tout le monde cherche le fameux passage du Nord-Ouest, qui ouvrirait le chemin entre le continent des sciences et celui des arts. On se comporte donc comme face à une impitoyable tectonique des plaques, je veux dire : comme si une faille réelle séparait ces territoires. La pluralité des Muses continuerait donc à morceler la création humaine ? Au lieu qu’il faut, d’urgence, opérer un retour à la Pangée, à ce monde plein, uni, d’avant la dérive des continents… Ce qui ne veut pas dire que l’artiste tournera le dos au monde de la Terre ni qu’il doit faire ses adieux à la chose humaine comme matière d’art. Nul besoin non plus de récits futuristes, ni de virtuosité formelle particulière. Imaginons un récit très banal, mais où presque tous les mots, substantifs, verbes, voire adjectifs seraient des mots neufs, issus des nouvelles biotechnologies. On y voit quelque chose, qui pourrait bien être la poésie de l’avenir. Si les ribosomes, ces petites choses en sucre, sont capables de traduire plus de cinquante protéines dans leur langage codé — comme autrefois l’homme pré adamique parlait toutes les langues d’avant Babel —, alors pourquoi ne pas lui emboîter le pas ? Que n’exploitons-nous ces nouveaux espaces de transcriptions comme terrains de fictions, d’épopées, etc. Même si c’est, dans un premier temps, pour y transporter nos vieilles carcasses sexuelles et psychologiques. De quelles comédies, de quelles farces pourrait-on animer les ribosomes et la double hélice de l’inspiration protéique ? Cette double hélice, en tout cas, remettrait en route notre petit moteur à transcendance…

Pour cela, on peut, comme la nature et le savant, s’attaquer aux unités mêmes du code. Le poème est un laboratoire où réaliser des expériences de mutation langagière, où les fragments brisés de la langue subissent des recombinaisons. Il nous faut des mutants lexicaux. A moins qu’on ne considère — ce qui est, somme toute, le plus probable — qu’il se produit évidemment une métamorphose organique, régulière, des mots. Relisez vos vieux dictionnaires… Maurice Dantec a proposé de soumettre le roman à une expérience imitée des pratiques génétiques. L’art littéraire, « s’il en reste quelque chose, devra s’apparenter à celui du biochimiste moléculaire, qui décode et assemble les gènes nécessaires à la création du Frankenstein terminal, en d’autres termes nous devrons passer la littérature, et le Monde, sur la table de dissection, dans le tunnel de notre accélérateur de particules, et expérimenter sans attendre, en commençant par observer avec attention les dégâts ainsi produits[i] ». Pour qu’une forme vive, il faut qu’elle se dépasse ! Dantec compare souvent le code génétique à un roman (« roman de notre vie biologique, il est composé de trois milliards de signes, avec un alphabet de quatre lettres, formant environ cent mille paragraphes ou chapitres, chacun, un gène, codant l’histoire d’une protéine nécessaire à telle ou telle fonction dans tel ou tel organe[ii] »). Désormais une œuvre de fiction pourrait être l’application à un premier récit d’une mutation dont les conséquences se donneraient à lire dans la seconde partie, le livre se dédoublant ainsi « dans un rapport de transcriptase inverse[iii] ». Mais François Jacob souligna les limites de ce rapprochement texte/gène : « le fameux message de l’hérédité, transmis d’une génération à l’autre, personne ne l’a jamais écrit[iv] ». Et c’est sans doute pour tenter de contredire Jacob que le poète et plasticien brésilien Eduardo Kac emploie les biotechniques pour « rédiger », à des fins artistiques, un texte vivant.

Kac propose d’utiliser les biotechnologies et les organismes vivants en poésie comme un nouveau domaine de création verbale. Dans son manifeste de 2003, Biopoetry, il envisage une « scriptogenèse », c'est-à-dire une « poésie transgénique » consistant à traduire des énoncés humains dans un code à quatre caractères, semblable à celui des gènes, à synthétiser les molécules d’ADN correspondantes, à les incorporer dans le génome de créatures vivantes et enfin à en étudier les variations au fil des générations « par mutation, perte ou échange naturel d’ADN », en retraduisant en langage humain la section correspondant à ce « transpoème[v] ». Dans Genesis (1999), un verset de la Bible a fait l’objet de cette traduction pour être intégré à l’ADN d’une bactérie, cultivée ensuite dans des conditions favorisant les mutations, de sorte que le verbe sacré, loin d’être protégé par cet archivage de chair, a subi des modifications permettant au poète de présenter les bactéries comme des co-énonciateurs de l’œuvre. Qui parle ?

Apollinaire réclamait déjà une possible poétique du vivant. Barthes étudiait la biologie du style. Il y a donc déjà du ribosome dans le style d’un écrivain. La voix s’élève, s’élabore, à la limite de la chair et du monde et le style n’est jamais que métaphore, c'est-à-dire équation entre l’intention littéraire et la structure charnelle de l’auteur. Le style, c’est déjà du bio art, c’est un art in vivo. Toute poésie est déjà une bio poésie !

 On n’a pas attendu le généticien pour devenir le poète des espèces à venir, mais on lui demande sans doute de rendre compte, non seulement de l’éthique, mais aussi de l’esthétique du monde dont il sera l’auteur. Pourtant, il ne s’agit pas seulement d’un problème moral. Ce qui est en jeu, ici, c’est d’abord et avant tout, la puissance de la littérature, celle de l’art. Il faudrait plutôt tenter de maintenir la pureté de ce champ contre la confusion croissante entre art et science (mais science comme expérience brute…) qui substitue au travail de la langue (ou du matériau, de la lumière, pour le plasticien) l’alibi du progrès. Faire écrire un livre à un ribosome ne suffit pas. Ne vaut pas littérature. Il réduit plutôt, d’un seul geste, et le texte et la vie dont il s’est nourri. Le réel ne suffit pas à faire littérature, pas plus que l’aveu une œuvre ou la sincérité un auteur ou les hormones un amour. Continuer donc à creuser l’écart, à nourrir la faille, puisque cet excès où disparaît le sujet (le thème comme le moi), ouvre seul l’espace où peut encore advenir l’art.

[1] M. Dantec, « La littérature comme machine de la troisième espèce » [1999], in Périphériques, Seuil, 2003, p. 112.

2 M. Dantec, « La fiction comme laboratoire anthropologique expérimental » [1997], id., p. 132-133.

3 M. Dantec, Villa vortex, Paris, Gallimard, « La Noire », 2003, p. 386.

4 F. Jacob, « Le modèle linguistique en biologie », Critique, n° 322, mars 1974, p. 200.

5 E. Kac, Biopoetry [2003], <www.ekac.org/biopoetry.html>, nous traduisons.


 CopyrightFrance.com